Le combo dark folk LORD BUFFALO nous hante de façon exquise avec “Tohu Wa Bohu”.

Written by À la une, Chronique

L’Amérique n’est pas toujours celle que l’on croit. Entre l’exubérante Californie et la cosmopolite New York, se déroule souvent à perte de vue, la face cachée de ce pays continent. Campagnes désolées, entre tiers monde américain et nature violente et ravagée, paysages répétitifs ponctués de villes fantômes à la fois crasseuses et énigmatiques, fascinantes et rebutantes où cohabitent pêle-mêle, âmes en déshérence, gueules cassées, paumés en tous genres, prêcheurs sans scrupules, tous abandonnés par un présent qui les dépasse. La musique de LORD BUFFALO, pourrait bien être la bande son accompagnant ce décor, à la fois mystique et inquiétant, quelque part entre True Detective et Twin Peaks. Voilà pour l’ambiance.

Dans les écrits religieux, Le Tohu-Wa-Bohu peut être défini comme un environnement manquant de repères qui permettent de s’orienter. C’est un vaste espace dépourvu de forme et de toute signification. Un pré-univers informe avant la création divine. LORD BUFFALO tente de s’approprier ce matériau brut tel le potier maniant la glaise difforme pour concevoir un sinueux mais harmonieux recueil de ruminations dépressives. Ainsi, le quartet texan déchire le silence lourd et pesant de violons crissants et de rythmiques hypnotiques comme pour étourdir et désorienter l’auditeur. Patiemment mais sûrement, Lord Buffalo malmène ses instruments, construit un fragile édifice de claviers lugubres souvent martelés et triturés, de guitares qui ululent et de violons grinçants.

De ce chaos organisé se dégage malgré tout une beauté insoupçonnée, sombre et cafardeuse, prenant le dessus dès lors que le chanteur complètement habité en décide ainsi. Au microphone, Daniel Pruitt semble en effet avoir trouvé une place de prêcheur usant de références mystiques, au sein de ce tohu-bohu. Lorsque Daniel chante, la beauté du monde paraît. Le reste du groupe se met alors au service de ce révélateur, situé entre un Mark Lanegan abîmé et un Nick Cave hanté. Il n’y a qu’à entendre la pièce maîtresse du disque, « Tohu Wa Bohu », probablement la plus majestueuse et la plus maitrisée, pour s’en convaincre. La chanson-titre marque également un tournant du disque. Comme si cette soupe primitive de sons stridents avait été maitrisée, la suite devient plus délicate et céleste (« Kenosis ») voire plus légère, presque candide (« Heart Of the Snake ») sous le charme du chanteur devenu crooner. Ultime illustration de son contrôle, l’instrumentale « Llano Estacado No2 » clôturant l’album, est un crescendo apocalyptique où le reste du groupe se déchaine avec fulgurance jusqu’à l’épuisement, jusqu’au dernier soupir d’un corps s’écroulant dans la poussière d’un désert.

Voilà donc un miracle qui opère en quarante et une minutes : on ne retiendra qu’une étrange et fragile beauté alors que tout le disque n’est que tumulte et plongée dans les ténèbres d’âmes torturées.

ARTISTE : Lord Buffalo
ALBUM : « Tohu Wa Bohu »
SORTIE : 13 mars 2020
LABEL : Blues Funeral Recordings
GENRE : Dark folk / Americana gothique
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Last modified: 2 mars 2020