Le bilan avec PEPPER KEENAN : gros son, industrie de la musique et NOLA…

BeehoWritten by Interviews

Voici une traduction de la dernière interview de PEPPER KEENAN réalisée par le quotidien américain THE EXAMINER. Pepper se livre sur ses relations avec Kirk Windstein, l’état d’esprit actuel de DOWN et l’avancement de leur projet d’EPs, sa vision du son parfait (si tant est qu’il existe !) mais également tout un tas de confidences sur la musique actuelle, la politique américaine et les causes auxquels il aime se dévouer… (Photos : Dove Shore & Rob Fenn)

A diviser son temps entre DOWN et Corrosion Of Conformity, le guitariste Pepper Keenan avait peu de temps pour autre chose, sauf quelques causes chères à son coeur. Avec Down qui repart en studio et prépare un tour déjà sold-out en Amérique Latine (où il prévoit de « se balader et faire du shopping! »), Keenan est religieusement occupé à faire de la musique avec son partenaire guitariste Kirk Windstein, le bassiste Pat Bruders, le batteur Jimmy Bower et le chanteur Phil Anselmo.
Un peu avant d’être monté sur scène au Texas sur le dernier leg de Down, Keenan nous a appelé pour parler de la série d’EP à venir du groupe, partager ses opinions sans censure à propos de l’industrie musicale, de l’état de la Louisiane, et de la vrai signification du son.

Comment a évolué ta relation avec Kirk et comment vous mesurez vous l’un à l’autre ?

On connaît le style de jeu de l’autre et nous sommes deux guitaristes assez différents. Kirk est plus dans la finesse, moi je suis plus maladroit, plus bourrin, donc on se complète bien. Je trouve un riff et Kirk imagine une mélodie ou une harmonie qui colle. Avec l’âge et à force de jouer ensemble, on a cette habitude pour démarrer un morceau. Kirk ramène toujours de nouveaux riffs. Il n’y a pas de leader, on se focalise plus sur le morceau, le produit fini, plus que sur ses parties distinctes. En studio je m’occupe généralement des parties rythmiques en premier. Kirk arrive derrière et on fait évoluer le morceau ainsi. Sur nos nouveaux morceaux on veut entendre Kirk sur une enceinte et moi sur l’autre et la jouer super old school, comme pour NOLA. Tout ce qu’il faut pour rendre le son meilleur. La façon dont sa sonne dans nos têtes, c’est exactement comme ça que le produit fini sonnera.

Est-ce qu’il lui arrive de te surprendre en emmenant un morceau dans une direction différente ? 

Non pas nécessairement. Des fois on trouve des trucs vraiment cool, comme “Ghosts Along the Mississippi” , des trucs comme ça. Tant qu’elle ne part pas au mastering, c’est que la chanson n’est pas terminée. Parfois Phil fait un truc qui me donne une nouvelle idée, donc je reviens sur le riff alors qu’il a déjà enregistré ses voix, pour faire du vide ou laisser plus le morceau respirer une fois que j’ai vu ce qu’il a fait.

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Je pense qu’on a pas été autant affecté par la crise que les autres groupes parce qu’on a des fans fidèles, qu’on est nous-même avec eux

Ces 20 dernières années, est-ce que tu as déjà été à deux doigts de prendre ta retraite, au vu de l’état actuel de l’industrie de la musique ? 

Je sais pas. Je suis si underground que j’ai pas trop conscience de ça. Je n’ai pas Facebook, ni aucune de ces conneries, et je continue à tracer ma route pour l’amour de la musique, et au sein de Down cela n’a pas changé non plus. Je pense que les gens aiment les groupes vrais comme nous. Je pense qu’on a pas été autant affecté que d’autres groupes parce qu’on a des fans fidèles, qu’on est nous-même avec eux et qu’on grandit. A chaque fois qu’on revient il y a des gosses de plus en plus jeunes à nos concerts, car je pense qu’eux aussi en ont marre de ces conneries. Ils veulent voir quelque chose de vrai et ils savent qu’ils peuvent compter sur un groupe comme Down. Je pense que ça nous aide. La crise a surement touché des groupes qui n’étaient pas là pour les bonnes raisons, mais ceux qui aiment vraiment ce qu’ils font et qui ont un vrai amour pour la musique sont ceux qui demeurent indemnes, parce que c’est pas quelque chose qui les affecte. Mais les groupes véreux qui essaient de suivre les tendances, de se foutre sur les réseaux sociaux et attendre que ça se passe, au lieu de prendre leur putain de van et crever la dalle pour l’amour de leur musique, c’est ceux là qui disent que l’industrie craint !

Est-ce que le fait de travailler avec un deuxième, voire un troisième guitariste améliore ton jeu et te pousse plus loin ? 

C’est une autre paire d’oreilles. J’ai toujours adoré les groupes avec deux guitares. AC/DC, Lynyrd Skynyrd, Thin Lizzy : j’ai toujours apprécié ce qu’ils pouvaient faire comme ça. Billy Gibbons de ZZ Top est tellement un maître des overdubs que je les ai toujours vus comme un groupe à deux grattes, parce que si tu écoutes leur albums studios, ses overdubs sont tellement géniaux… Je pense qu’avoir deux guitares te permet d’avoir plus de débouchés, et puis il y a ce bon vieux soutien de la guitare rythmique quand tu fais des solos ! Donc y’a ça aussi, et c’était plus heavy pour nous, lorsqu’on était que de stupides gosses débutant là-dedans : avoir deux grattes, c’est plus heavy qu’une seule. Super simple, c’est pas sorcier !

Donne moi la recette de votre longévité. Ce groupe a survécu a la plupart des mariages. 

Le truc qui est différent avec nous, c’est qu’on a grandi ensemble. On se connaît depuis avant même le groupe. On était tous des gosses à la Nouvelle Orléans, on est tous allés aux mêmes concerts, donc on se connaît mieux que la plupart des gens dans d’autres groupes, j’imagine. Contre vents et marées, toutes les drogues et l’alcool et tous les trucs avec quoi on s’est défoncé, on est toujours là Kirk et moi, et on se marre toujours autant ensemble. On a tout le temps des querelles à propos de notre jeu de guitare, qui est le meilleur et toutes ces conneries… Tout le temps !

Vous travaillez sur une série d’EPs. Parle m’en un peu…

On a un tout un tas de chansons et pas mal de trucs très différents, donc on va séparer ces albums en différentes vibes. Ca nous donne plus de liberté pour aller dans une certaine direction sans avoir à se retenir pour un album particulier. On va sortir ça en séries et elle finiront par toutes se compléter avec le dernier. C’est une assez grosse entreprise, j’ai jamais vu quelqu’un faire ça. Ca nous donne la liberté de ne pas avoir à s’ajuster à faire qu’un seul gros album. Spécialement dans cette nouvelle industrie dont tout le monde parle, tout le monde dit que ça craint, on aura pas à s’emmerder avec tout ça. On va sortir 6 morceaux. Il y aura 4 EPs et les dates de sorties, je crois, seront en fonction de nos calendriers d’enregistrement et de tournée. On tourne beaucoup, ça fait 4 ans, et on joue encore à de nouveaux endroits. L’un de nos objectifs était plus de devenir un groupe à l’échelle mondiale, tourner à l’international. Une fois que tous ces gens te suivent, ça te donne plus de liberté.

Est-ce que c’est à nouveau de l’auto-production ?

Oui, oui, oui ! On a fait le calcul et à nous 5 on a fait quelque chose comme 50 albums, donc ça a vite été évident, et puis Phil n’aime pas qu’on lui dise ce qu’il doit faire ! Bon ou mauvais, ce sera à notre façon ou rien. Le dernier album est sorti en 2007 et je pensais qu’on retournerait en studio après 2 ans, mais on a continué à tourner et voilà. Le temps passe.

Down 2011

La dernière fois qu’on s’est parlé en 2002, tu as dit “Je ne comprends pas ce qui se passe dans la musique actuellement. C’est cette mentalité commerciale. Si tu te dis musicien, tu préfererais pas retourner à l’essentiel ? C’est ce que font les groupes de blues, jazz, bluegrass et country, mais les groupes de rock sont influencés par MTV et le niveau a radicalement baissé dans le rock’n’roll. Qu’est ce qui s’est passé ? Comment c’est autant devenu n’importe quoi  ?” 10 ans plus tard… 

Je suis un prophète ! De bons groupes sont apparus depuis que j’ai fait cette interview. On laisse traîner nos oreilles dans la rue. J’adore vraiment Witchcraft. Ghost est fantastique, ils composent de sacrés morceaux. Lorsque Soundgarden a splitté, ça a annoncé la fin de tout ce qui pouvait avoir le moindre semblant de qualité. Et Nirvana, tout le monde a commencé à s’arracher ce pauvre Kurt Cobain, et leur thrash cheap est devenu dégueu. On fait ce qu’on a à faire. Je fais en sorte que mes groupes ne prennent pas trop d’ampleur, et je n’essaie pas d’être partout à la fois. Ca te permet de garder un certain équilibre dans ta créativité.   Certains essaient tellement de se vendre qu’au final tout sonne faux. Je n’ai rien à vendre. J’aime ce qu’on fait, et si je reste fauché ça me pose aucun problème. C’est la qualité qui prime, pas la quantité.

Tout les disques que j’aime sont faits par des gratteux aggressifs qui vibrent à mort. […] Vibrer : c’est ça qui fait tout.

Quelle est ta définition DU son ? Les guitaristes courent toujours après “LE son”. Est- ce qu’on en fait pas tout en un plat ? 

Un putain de plat, et c’est stupide ! C’est dans tes putain de mains ! Tu peux me filer la gratte la plus dégueulasse, un ampli, et t’as pas besoin de 10000 pédales. T’as besoin de rien. Juste du volume. Je pense que le meilleur truc pour un bon son, c’est le volume. Et ma théorie c’est que si tu dois utiliser un ampli, (j’utilise un ampli Orange) donc si tu veux utiliser un ampli Orange, prend des pédales qui ont été faites à la même époque que l’ampli. J’utilise une guitare simple, une Gibson ES-335 avec des micros de série, pas de pédale overdrive, et la sonorité vient des mains, de ton style de jeu et de là où tu frappes ta putain de corde. Jouer de la guitare n’est pas facile pour moi. Je viens de l’école Malcolm Young, ce qui veut dire : martèle à mort. Pas besoin de jouer genre comme sur du beurre, c’est de la connerie. Tout les disques que j’aime sont faits par des gratteux aggressifs qui vibrent à mort, et qui enfoncent leur pouce et leur index dans les tripes de la corde. Vibrer : c’est ça qui fait tout.

Choisis un morceau de Down qui pourrait représenter ton son… 

Oh mon dieu ! [pause] Je dirais que “Seed” est une très bonne chanson. Drop B, accordé au plus bas de l’échelle, genre avec les deux premieres frettes pour riff principal. Avec de gros, longs, bourrins et traînants accords. On a enregistré ce morceau à 4h du matin, mais le son, encore une fois… Tu vois on était dans les marécages, j’avais une enceinte dehors et je l’ai mise sur le toit de mon pickup, je me suis mis à l’arrière du pickup et j’ai joué les solos au milieu des marécages, sans casque, à faire péter les pistes via l’enceinte, sous les arbres et avec des moustiques partout. C’est comme ça que ça se passe ! Ca dépend vraiment ! Je devrais rentrer chez moi et faire mes devoirs, parce que je les ai pas écouté depuis un moment et il y a tellement de sonorités là-dedans… “Learn From This Mistake” avait un putain de truc aussi. Sur le dernier album on a utilisé tant d’amplis différents que je saurais même pas par où commencer. La plupart, c’était juste des JMC 800 classiques, et on les a carrément fait exploser.

Depuis la première fois où tu as touché une gratte à aujourd’hui, qu’est ce qui a changé et n’a pas changé ? Et c’était quand la première fois ? 

La première fois, voilà l’histoire : un copain de mon quartier était guitariste, mais il a été tué en fuyant la police à moto. C’était le jeune cool du quartier, un peu comme mon idole. Quand il est mort, moi et mes potes on s’est introduit chez lui et on a volé sa gratte.

QUOI ? 

Je savais que sa mère n’allait rien en faire ! Donc je l’ai prise, repeinte en noir à la bombe et j’ai commencé à apprendre à jouer. J’ai acheté un cd des Ramones et un cd d’AC/DC et c’était tout ce dont j’avais besoin. Je me suis embarqué là dedans sans retour.

Quelle histoire touchante : “Il est mort, donc je me suis introduit chez lui pour lui voler sa guitare”.  In memoriam.

[rires] Exactement ! J’adore toujours autant jouer et je crois que mon goût pour les sons de style plus classiques se rapporte plus au fait que je joue simplement de la guitare sans me préoccuper de trouver cette connerie de Son. Je crois que le plus tôt tu réalises que ça vient de toi, meilleur guitariste tu seras, au lieu d’être un adepte du matos sous pretexte que c’est censé te rendre meilleur. Je suis vraiment à l’aise à l’heure actuelle. J’adore jouer sur des guitares un peu pourries et filer des frissons aux gens, j’ai fait ça en tournée : j’ai joué sur des Epiphones à 50 et 75$. A ce stade, c’est la simplicité qui prime. Je recherche surtout des trucs de bonne fabrication, pas forcément les trucs super haut de gamme mais juste des amplis et des grattes brutes. Quand j’étais plus jeune j’en savais pas grand chose. J’essayais de faire de la disto, je donnais des coups de couteau dans les enceintes pour les faire craquer et toutes ces conneries…

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T’utilises quoi sur scène ? 

Deux 335 et une Firebird. Deux amplis et 4 têtes d’amplis Orange, heavy comme pas possible ! Orange, c’est du matos électronique de classe A raccordé à la main, et ça sonne heavy. Tu te plonges dedans, tu joues un accord en G sur un ampli de qualité puissant et ça fonctionne. C’est ça l’astuce. Et la 335 elle, c’est comme charmer un serpent ! Tu dois l’observer et rester sur tes gardes en permanence ou elle couinera comme un porc, donc tu dois la maîtriser. Pour le volume, tout en profondeur : pas excessivement fort, mais assez pour la pousser et faire que le micro capte cette clareté. J’aime entendre toutes les nuances du médiator frappant les cordes, ce truc à la Tony Iommi qui sonne vachement lourd. La plupart des sons de malades viennent d’amplis et de grattes vintages. Bien meilleurs que l’électronique !

J’ai été dans chaque putain de recoin des States donc je pense que j’en sais un peu plus que tout ces politiciens en ce qui concerne les classes défavorisées

Aussi la dernière fois qu’on s’est parlé, C.O.C préparait une projection de Live Volume: The Movie pour collecter des fonds pour la Mission des Femmes Afghanes. Qu’en est-il advenu ?

La Mission des Femmes Afghanes débutait juste et je voulais faire un truc pour aider ces femmes. On essayait de collecter de l’argent pour acheter des caméras, et on avait quelqu’un qui pouvait les envoyer en Afghanistan pour que les femmes puissent filmer les atrocités qui avaient lieu là-bas. En 2002 les caméras coutaient un bras, maintenant tu peux en avoir une pour pas grand chose, mais à l’époque ça devait faire dans les 400-500 dollars. On a envoyé 3 ou 4 caméras en Afghanistan, et une ou deux ont été utilisées. Ca a vachement aidé et le film est sorti. C’est vraiment un des trucs que j’ai été fier de faire. C’est marrant que tu parles de ça, parce que j’ai retrouvé un ticket de la projection l’autre jour lorsque je faisais de la paperasse…

Est- ce que tu es impliqué dans d’autres projets ? 

Un des trucs dans lequel je suis vraiment impliqué, et je travaille avec ces mecs très régulièrement, c’est le Réseau de Restauration de la Côte du Golfe. La Louisiane est en train de perdre une partie considérable de son rivage, principalement parce que les trusts pétroliers et le gouvernement construisent des canaux et des pipelines sur les marécages, sans pitié et sans même aider à restaurer ces zones humides. C’est un gros problème. Depuis Katrina, les côtes ont vachement reculé. Le gouvernement américain devrait… c’est une grosse partie des Etats-Unis. Les mecs râlent à propos du prix de l’essence et tout, mais un quart du pétrole raffiné des Etats-Unis provient de la Louisiane. Le forage offshore est vraiment en train de prendre le dessus sur la nature, et c’est vraiment un truc que je conseille aux gens de regarder de plus près. J’ai mis des liens sur notre site et j’ai survolé la zone pour le voir de mes propres yeux, avec quelques autres musiciens. Les gars du Réseau essaient de faire passer le mot autant qu’ils peuvent, pour que les gens puissent se rallier à la cause et aller gueuler un bon coup. Ils ont pensé que je ferais un bon candidat pour ça, donc ils m’ont mis dans l’avion ! Vraiment, il n’y a aucun autre endroit comme la Louisiane aux Etats-Unis, et quand ce sera fini, ce sera fini ! Les gens devraient être mieux éduqués, et j’en sais quelque chose parce que j’ai traversé ce pays 50 fois, et j’ai vu combien d’argent les gens pouvaient dépenser. Je le vois lorsqu’ils viennent aux concerts. J’ai été dans chaque putain de recoin des States donc je pense que j’en sais un peu plus que tout ces politiciens en ce qui concerne les classes défavorisées, parce que ce sont nos fans et qu’on les voit se battre…

INTERVIEW ORIGINALE SUR THEEXAMINER.COM

Last modified: octobre 16, 2013

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